Mercredi 30 novembre 2011
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Cette fois c'était bon, elle avait enfin tout réuni. Aujourd'hui était le grand jour... Elle descendrait. Alice avait toujours été attirée par le monde souterrain ; petite elle collectionnait les
pierres, elle en avait d'ailleurs toujours une sur elle, ce galet percé, qu'elle portait en pendentif au bout d'un lacet de cuir qui, neuf, avait été bleu foncé, et raide. Maintenant il était
devenu sans couleur, et les années de frottements contre sa peau l'avaient graissé et assoupli. C'était son porte-bonheur, évidemment. Qu'aurait-il pu représenter d'autre ? Il n'était même pas
beau, ce collier. Mais petit-à-petit, elle en était venue à le considérer un peu comme un résumé d'elle-même, un petit totem, doux, tiède et troué au milieu. Un galet dur, mais abrasé par toute
une vie sous-marine, par tout un tas de petits grains siliceux. Un galet avec un creux à la place du coeur, comme un vide jamais comblé, un manque, un regret. Ou comme un insondable mystère...
Elle aimait bien le métro. Bon, bien sûr aux heures de pointe, elle l'appréciait autant que tout le monde, mais elle trouvait à ses tunnels obscurs, à ses rames grinçantes, à ses rails sombres
posés dans la poussière, quelque chose de charmant, à mi-chemin entre la science-fiction et la maison hantée. Elle aimait par-dessus tout quand le train s'immobilisait à mi-trajet, entre deux
stations, au milieu du tunnel ; les lumières du wagon s'éteignaient et on était alors plongé dans une atmosphère vaguement post-apocalyptique, arrêté dans un lieu de transfert, un lieu qui n'est
une destination pour personne. Dans ces moments-là, elle avait, quelque part, l'impression d'être à cheval entre deux dimensions.
Mais ça, ce n'était pas une bouche de métro, elle en était sûre. Pas ici, au beau milieu du petit bois. Elle y allait souvent pendant les vacances, et dans ses plus anciens souvenirs il y avait
déjà le vieil escalier. Presque entièrement masquée par les racines d'un vieux chêne, l'entrée de ce qu'elle supposait être une cave ou un souterrain avait été soigneusement barrée par une grille
massive de fer forgé, scellée dans de gros blocs couverts d'humus et de mousse. Combien d'après-midi avait-elle passé là, assise sur le bois noueux de l'arbre centenaire, au dessus de l'escalier
d'un noir brillant là où l'humidité suintait, et vert foncé là où la mousse et les algues le couvraient ? En pensée, elle parvenait à se glisser dans l'espace laissé libre par les racines, entre
les barreaux de la grille, foulait ces marches qu'elle avait apprises par coeur à force de contemplation, ces marches sans âge usées, polies par le temps. Elle progressait toujours plus avant,
elle s'enfonçait dans la pénombre puis l'obscurité, et perdait la notion du temps. Le plus souvent, c'était la fraîcheur du soir qui la ramenait brusquement à la conscience du monde ; elle se
levait, étirait ses jambes et son dos engourdis, frissonnait, restait encore quelques instants face au seuil, rongée par la curiosité de ce qui pouvait bien se trouver tout en bas, tentait
parfois de secouer la grille mais toujours en vain, et rentrait à la maison, en échafaudant des plans pour dégager l'escalier.
Et ce serait aujourd'hui. Elle hissa le sac sur ses épaules et ferma doucement la porte de la chambre. Vibrante d'excitation et d'anxiété, elle descendit au rez-de-chaussée de la maison endormie,
traversa le salon dans le tic-tac monotone de la grande comtoise et les ronflements légers de Capi, le vieux chien sourd, tourna précautionneusement la poignée de la porte d'entrée, et sortit. La
nuit était tout, sauf silencieuse, ici à la campagne. L'air résonnait de stridulations et de chants de grenouilles, de hululement et de cris d'oiseaux nocturnes ; occasionnellement on entendait
souffler des hérissons, glapir un renard, geindre quelque carnivore nocturne ou quelque proie malheureuse. La brise froufroutait dans les branches garnies de feuilles.
Elle traversa le jardin et la route déserte, escalada le talus herbeux, coupa comme d'habitude à travers champs pour gagner la lisière au plus proche, et pénétra dans le petit bois. Les troncs
grinçaient, en se balançant doucement les uns contre les autres. La nuit était plus profonde ici, et moins bruyante. Les animaux sylvestres ont l'art de se faire discrets. Elle alluma la lampe
frontale trouvée dans le garage, pour mieux éviter les ronces, et se dirigea avec hardiesse vers le vieux chêne, s'amusant de la sourde inquiétude nocturne qui lui serrait la gorge, probablement
un réflexe ancré depuis la préhistoire, un automatisme de cerveau reptilien nourri en retour par une fertile imagination. N'empêche, elle sursauta plus d'une fois, croyant saisir un mouvement
indistinct à la limite de son champ de vision, ou frôlée par la branche basse d'un arbuste inaperçu.