La plus profonde plongée

Publié le par lamain

Bien le bonjour ! Eh oui, enfin l'été, le soleil, les vacances, et une furieuse envie de plonger ! Voici donc un petit texte pour ronger mon frein. 

 

Elle flotte entre deux eaux, parfaitement équilibrée, dans ce monde immense. D'ordinaire, elle aurait été chargée du poids de son équipement ; coupée de son environnement par le bruit des bulles d'air soufflées à chaque expiration, par la barrière visuelle induite par le masque un peu embué, par la combinaison ajustée.

 

Désormais, rien de tout cela. Elle est nue, libre de tout mouvement, au sein de l'eau salée. Plusieurs mètres sous elle se déploie le fond marin, un fond rocheux et sableux, colonisé d'une abondante faune fixe, jardin inexploré au parfum d'étrange. Les gorgones et les cnidaires étendent leurs doigts multiples, se déploient en crêtes, en branchages et en corolles, en spires pastel et en ramifications pâles ; les éponges et les coraux mous tapissent de grands blocs d'une mousse multicolore, en taches bariolées qui contrastent avec l'atmosphère verte et sombre. Plus loin, c'est le tombant. Le sol se dérobe soudain à sa vue, des courants froids remontent et la bousculent. Lorsqu'elle s'approche elle peut voir les même créatures marines se déployer sur la paroi presque verticale, avec davantage d'ampleur, puis se noyer dans les ténèbres et la turbidité aquatique. Elle demeure au bord du tombant, comme en lévitation au dessus d'un précipice vertigineux. Son corps trouve instinctivement son équilibre et ses entrailles font ballast, stabilisant sa position.

 

Elle roule sur elle-même, contemple l'énorme étendue tout autour d'elle, sans relief, sans horizon. Vers la surface elle aperçoit de vagues remous, un éclat de soleil. Des poissons volent avec aisance entre le sol et la Terre, flamboyants ou discrets, vif-argent ou brun terne. Elle les voit tous avec une acuité qu'elle n'a jamais eu auparavant. Ils vont par bandes, seuls ou en couple ; elle aperçoit des seiches clignotantes cracher leur encre en volutes noires, des poulpes se glisser dans la moindre faille, un bras après l'autre. Elle voit des carnages, des chasses et des combats, et aussi des amours, des courses et des festins. Elle voit la Vie se déployer devant et autour d'elle, comme des pulsations vives, des nappes de couleurs irisées qui tapissent toute chose, qui se diluent dans l'atmosphère liquide et teintent le monde en son entier.

 

Sa dérive la mène au dessus d'une épave, et ce tombeau est lui aussi un sanctuaire de vie. De partout jaillissent des nuages d'alevins, des planctons et des farandoles d'écailles. Des crustacés caparaçonnés investissent les cales éventrées, de longs poissons serpentiformes guettent dans les cabines dévastées, le corps vermoulu du bateau mort grouille de créatures microscopiques mangées par des créatures de la taille d'un ongle, et qui dans cette jungle font figure de géants. Des forêts dont on ne sait si elles sont végétales ou animales gainent chaque traverse pourrie, chaque mât tombé, chaque hublot borgne, et la carcasse ancienne est maintenant prétexte à un déchaînement de faune et de flore.

 

Bientôt, elle le sait, elle deviendra son propre écosystème. Il lui faudra se dissoudre dans cette soupe en perpétuelle réorganisation, à des échelles où la matière n'est plus différente de l'énergie, où la Conscience et l'Âme circulent et s'infiltrent dans d'éphémères, splendides, extraordinaires, fascinantes, fragiles constructions physiques pour, durant un instant, sortir du Tout et du Néant.

 

 

Déjà des poissons se sont approchés, et faisant autour de son corps blanc et inerte un cercle de réjouissances, picorent avec distinction son épiderme chargé d'eaux.

Publié dans les articles de Noune

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