la Faim

Publié le par lamain

[Aujourd'hui, voici une petite nouvelle écrite il y a quelques jours. Une petite fringale sans doute... Bon appétit !]

 

« Nourrir... Nourrir. Nourrir ! »

 

La dame âgée le couve de ses regards attendris. « Il répète toujours ça », dit-elle avec un sourire indulgent à la nouvelle aide de maison, tout en enfournant une cuiller de purée dans la bouche ouverte de son fils unique.

 

Ils forment un étrange tableau. Installés dans un salon sombre aux couleurs passées, cette mère au chignon gris se tient dévotement assise, une écuelle à moitié pleine posée sur ses genoux serrés, au bord d'un lit médicalisé dans lequel l'énorme garçon est maintenu par un système de treuils et de barrières. Anna, dans son uniforme noir et blanc tout neuf, se tient un peu à l'écart, intimidée par le spectacle qu'une lumière pâle ne parvient pas à illuminer. La fenêtre encadrée de voilages un peu jaunis et de lourdes tentures sans grâce, donne sur la petite cour intérieure du petit immeuble penché dont ce curieux couple occupe le rez-de-chaussée. La mère, toute accaparée par les soins que requiert son petit, a fait appel à une bonne pour prendre en charge l'entretien général de l'appartement. Elle en a noté la nécessité dès qu'elle y est entrée ; l'ordre et la propreté laissent nettement à désirer. La crasse et la poussière profitent des conditions favorables que constituent la pénombre des pièces étriquées et surchargées et l'âge avancé de la maîtresse de maison pour s'installer dans le moindre recoin et prospérer. Anna n'ose pas trop visiter seule la cuisine et la minuscule salle de bains, alors elle attend timidement dans un angle du salon que sa nouvelle patronne lui fasse visiter les lieux.

 

Elle est manifestement arrivée au beau milieu du repas. Ce fils, elle n'a pas encore renoncé à lutter contre l'envie de le dévisager. Il exerce sur elle une fascination malsaine, et elle en éprouve de la honte. Elle veut le considérer comme un être humain, mais à son désarroi, elle n'y parvient pas. Alors elle détourne le regard. Sa mère lui donne la becquée avec douceur et application. Anna remarque que la vieille femme souriante ouvre grand la bouche au moment d'enfourner chaque cuillerée dans celle du malade. Ses yeux, tout son visage, expriment l'adoration. Lorsque l'assiette est vide, la mère arbore une expression d'intense fierté. Elle pose les couverts et le plat sur la table de chevet -sur la pile des repas précédents- et essuie à l'aide du large bavoir la bouche du garçon. Il est monstrueusement gros.

« Il est beau, mon bébé, n'est-ce pas ? C'est mon seul fils, mais il est grand et fort ! N'est-ce pas mon ange ? » Et la mère le cajole, le câline. Immobile dans son lit -ou peut-être est-ce son lit qui est incrusté dans ce corps incongru- il ressemble au bulbe de ces plantes de jardinerie restées trop longtemps en panier, qui débordent de toute part, informes, et finissent par absorber leur propre contenant. Ses membres et son crâne semblent ridiculement petits. Il ne semble avoir ni cou, ni articulations. Restent cette bouche boudeuse, comme figée en un mouvement de succion, et ces yeux. Elle croise son regard, il happe le sien, il la retient un instant. Elle est soudain terriblement gênée du trouble que provoque en elle ces yeux trop normaux, trop humains. Mais avant qu'elle ne tourne la tête, il l'apostrophe. « Nourrir », lui dit-il. Sa voix est faible, nasillarde. On la dirait étouffée par les monceaux de chair graisseuse qui s'accumulent autour d'elle, comme le miaulement d'un petit chat enfoui sous un paquet de linge sale. « Tu as encore faim mon cœur ? Vous avez vu Anna, il a un solide appétit mon gaillard, n'est-ce pas ! Apportez nous une autre assiette voulez-vous ? »

Anna s'exécute, trop heureuse d'échapper au regard pesant de la créature. La cuisine est attenante au salon, guère difficile à trouver. Le désordre qui y règne est impressionnant. Un grand fait-tout à moitié vide est posé sur la gazinière maculée. Anna fouille, trouve une éponge desséchée et du liquide vaisselle dans un placard moisi, nettoie une assiette propre -qu'elle a prise sur une étagère-, renonce à la sécher et la remplit du contenu tiède du fait-tout. Elle doit reconnaître que cela sent bon. Elle l'apporte au salon, la dépose sur la paire de genoux pointus et retourne à la cuisine. Elle tente de ranger ce qu'elle peut afin d'avoir la place de nettoyer. Elle remue de vieilles gamelles et soulève des relents nauséabonds de pourriture. Du salon lui parvient le babillage de la dame âgée, qui compte les cuillers à mesure qu'elle les distribue. « Allez mon poussin, une cuiller pour papa... »

« Nourrir ! » lui répond la voix de chaton. « Oui, tu as faim je sais bien, alors mange, pas de caprice mon bébé, ne fais pas de peine à maman§ Voilà, c'est bien ! Une cuiller pour tantine... »

Anna retourne au salon pour retirer la pile d'assiettes de la table de chevet. Elle ne peut s'empêcher de croiser à nouveau ses yeux, de le dévisager, horrifiée et fascinée. De la purée lui sèche autour de la bouche, de la bave aux commissures des lèvres. Il la regarde fixement. « Nourrir... » Elle se détourne pour cacher son haut-le-coeur.

« Vous voyez comme je m'en occupe bien, Anna ! Ah ça, on peut dire qu'il m'occupe, le filou, entre la cuisine, l'heure des repas, la toilette... Heureusement, je n'ai plus à l'habiller ! » De fait, maintenant que l'attention d'Anna a été attirée sur ce détail, elle remarque nettement la nudité sous les draps et les couvertures râpées, individuellement trop petites pour leur usager. Anna acquiesce poliment mais jette un autre regard sur le fils. Son expression lui semble moins inerte. Commence-t-elle à s'habituer aux traits particulièrement déformés de l'homme ? Il lui semble bien que c'est elle qui le voit sous un autre angle. Lui n'a pas bougé ; comment le pourrait-il ? Son propre corps est son carcan le plus sûr. Si cela ne suffisait pas, il y a encore le lit, dont les barreaux de contention le tassent cruellement dans les limites du matelas. Par endroits, la peau est découverte, et Anna croit distinguer de drôles de reliefs malgré la pénombre. Chacun de ses allers-retours au salon, tandis qu'elle effectue les tâches ménagères pour lesquelles elle sera mensuellement rémunérée jusqu'à nouvel ordre, s'assortit de bribes de conversation polie avec Madame et d'échanges de regards avec Monsieur. « Nourrir, nourrir » lui répète-t-il inlassablement, tandis que sa mère réclame une troisième assiette.

 

Elle la lui apporte. Anna finit par mettre un qualificatif sur l'expression figée du fils : elle lui trouve l'air abattu. Il murmure quelque chose. La même chose que toujours, à vrai dire. Oui, la même chose. Elle s'en convainc alors qu'elle tourne les talons. S'il a eu un jour un vocabulaire plus étendu, aujourd'hui il n'en reste rien. Son univers est régi par un unique désir. Mais cette fois, a-t-elle rêvé ? L'espace d'une seconde, il lui semble avoir entendu autre chose.

 

« Nourrir. Mourir. Nourrir. »

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