Voyage en mer

Publié le par lamain

Curieux, je retombe sur ce petit texte et je constate que manifestement, je ne l'avais pas publié.  Le voilà donc !

 

Je vois des étoiles, beaucoup, beaucoup d'étoiles. Elles épinglent le ciel qui n'est même plus obscur, qui tombe en drapés trop lourds de trop de lumières. Et ça clignote et c'est poussiéreux, on dirait une robe de soirée. Mais c'est tellement plus absolu...

Sous mes pieds, très loin, il y a une couche de sédiments si épaisse qu'elle recouvre des millions d'années, peut-être des milliards. Dans les sédiments il y a sans doute de la poussière tombée de ce ciel dense. Et de la vie qui grouille, ça bouge, ça naît, ça se dévore, ça copule, ça meurt, ça joue une grande pièce où nous sommes tous comédiens. Pour qui la jouons-nous ? Je pense que certains pensent que nous jouons pour un Dieu, ou pour plusieurs. C'est le sens de la Vie. Je pense que nous la jouons pour rien d'autre que nous-même, parce que c'est dans ce sens que tout avance.

Entre mes pieds et les sédiments, il y a une énorme colonne d'eau salée, froide, sombre, une matrice  liquide qui est un tout, et une multitude. Je circule à sa surface, comme tant d'autres circulent sous sa surface. Peut-être d'autres êtres se meuvent-ils parallèlement à ma trajectoire ; je les imagine onduler dans l'élément visqueux, utiliser les courants qu'ils se créent, ceux qui leur préexistent. Je vois leurs yeux glauques et fixes, mais je ne sais pas ce qu'ils voient.

Entre l'eau et mes pieds il y a du bois, et de l'air. Le bois d'un bateau, l'air contenu dans ses cales. Ce bateau est un bel objet creux, mais étrangement, comme tous les objets en bois, surtout les objets creux, on dirait qu'il a une âme ; d'ailleurs il a un nom. Je ne sais pas comment il s'appelle, il a peut-être été rebaptisé. C'est peut-être parce que les objets en bois sont issus du vivant, et les objets creux contiennent de l'air, comme nos poumons. Et puis, les bateaux, comme les instruments de musique, utilisent l'air qui circule. Le vent les anime comme il anime les êtres vivants.

 

Les voiles blanches de mon bateau claquent dans le vent nocturne, sous la voûte céleste comblée d'étoiles tellement lointaines qu'elles nous paraissent froides, sur le corps aqueux de l'océan qui se meut continuellement et soupire son haleine de gros sel marin. Nous avançons sans nous soucier de la direction, puisque l'arrivée se situe derrière la ligne d'horizon. Je ne me perdrai pas.

 

Au matin, la ligne d'horizon devient grise, blanche, mauve, rose, dorée, toutes les couleurs d'un coquillage se succèdent lumineusement à la lisière. Quand nous l'aurons traversé, nous serons du bon côté des choses.

Publié dans les articles de Noune

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