Dernièrement, ayant fermé le pub pour la journée, je me trouvai dans la ville voisine. Point de flemmardise dans tout cela, mais une vague de contestation traversant Main Street, du parc de la Notion à la rivière de l'Eau Paiera, et qui me mit en congé forcé.
Saint-Grandou, voisine de Bazarville, ne possède ni l'éclat, ni l'éclectisme de notre cité. L'Histoire a voulu qu'elle fût délaissée par les entrepreneurs, transformant les demeures bourgeoises et les vieilles maisons à colombages en ruines de poutres empierrées. Son passé brillant ne se devine plus que sous les strates des rénovations maladroites ou des des abandons hâtifs. La source Diane, où nous nous baignions avec des amis, enfants, ne laisse plus échapper que quelques gouttes d'eau sale sur un lit d'algues et de mousses. Les amis grandousiens se sont eux-aussi taris, l'aigreur pour la Bazarville florissante s'épanouissant au rythme de leur propre déchéance.
Je ne sais ce qui m'incita à retourner dans ce paysage archéologique. Sans doute une envie de calme mélancolique, à moins que ce ne fussent mes pas qui me jouèrent un tour... Je compris tout à coup ce qui me dérangeait : l'absence de chants d'oiseaux. Saint-Grandou n'était pas même un vestige antique, que la nature aurait investi, reprenant ses droits. C'était une ville véritablement morte, où quelques pauvres hères maladifs, couleur de ruines, allaient lentement.
C'est entre quelques monceaux de gravats que je tombai en arrêt sur un bar dont l'enseigne, Au Con d'Orsay, dénonçait sa – probablement ancienne – activité de lupanar. Remémorant les temps d'enfance, je me souvins que ce lieu avait alors pour nom le Palais des Plaisirs, et que sa revêche tenancière proclamait avec fatuité la haute qualité de ses filles.
La maison semblait comme prise sous une avalanche. Un éboulis, sur la droite, manquait d'obstruer une fenêtre. La résistance de cette bâtisse de poutres et de chaux ne put que provoquer mon admiration ; quoique je pense bien que si j'y revenais dans quelques années, ou même quelques mois, je n'y trouverais qu'un nouvel appendice aux collines alentours. Celles-ci se répartissent en un cercle presque régulier, délimitant manifestement le contour d'une placette – gardiennes des souvenirs de ceux qui vécurent là, cercle magique rompu par un éclat de vie. Mais quelle vie ! Usée, ridée, tourmentée, décatie à l'image de sa cité, la façade aurait peiné le plus austère des juges. La porte racla le sol dans un grincement.
J'entrai.
Sol dérobé – chute – chaise en bois ; j'y pris appui d'instinct, évitant une mauvaise rencontre avec le sol carrelé. La cause de ce faux pas se trouvait bien sous mes pieds. Une marche, dont je n'avais pris garde, et dont la pierre de seuil, usée et polie par de nombreux passages, glissait sous la semelle. Il faut évoquer, à ma décharge, la faiblesse de l'éclairage. Quelques bulles de verre soufflé dégageaient une lueur faiblarde ; les filaments tremblotaient comme des bougies. L'éboulis, au-dehors, condamnait en fait une fenêtre ; la seule qui subsistait éclairait peu. La poussière accumulée par les ans l'opacifiait tant qu'on l'eût crue faite de verre sablé.
Mes yeux s'habituant lentement, je me rendis compte que cet éclairage tamisé masquait bien peu le triste aspect du commerce. L'établissement, sorti de terre il y a bien longtemps, retournait à la poussière, omniprésente. Ternissant le bois des tables et des chaises ; étouffant mes pas. Ce ne fut qu'au bout d'un temps incertain que je vis le patron, derrière le bar. Je me sentis incongru. Face à un miroir vieillissant. Sa chemise, surtout : débraillée, grise et graisseuse. Il semblait petit – on dirait haut comme trois pommes. Du fruit, il en avait la tête : flétrie, tachée, comme de pourrissure. Je reconnus en lui, avec hésitation et peine, un camarade de jadis, avec qui j'avais usé mes guêtres dans des rues alors belles.
D'un revers de main, un nuage cendré jaillit d'un tabouret, où je m'assis. Je commandai un rafraîchissement. Sans mot dire, mais avec une lenteur extrême et une exaspération visible, l'homme prit un verre et actionna le robinet. Le liquide jaune et mousseux coula dans le verre avec un glougloutement de plus en plus aigu. La consommation fut prise en silence, et je posai une pièce sur le zinc, au hasard, le muet n'ayant pas daigné m'informer du prix à payer. Je me levai pour aller aux sanitaires, que j'avais repérés en entrant. J'entendis le tintement léger d'une clochette avant que je n'ouvris la porte. Le dégoût me prend encore en songeant à ce lieu, et je me vois contraint de tempérer le naturalisme dans ma description. Tout juste dirai-je la saleté : tout semblait fait de crasse. Un lavabo de faillance, à l'écoulement obstrué, voyait se développer un écosystème de premier intérêt pour quelque chercheur en mal d'inspiration. Ressortant hâtivement, je me vis attendu.
Une femme, sans doute appelée par la cloche, se tenait à mi-hauteur d'un escalier sombre. Du peu qu'on pouvait en voir, elle semblait à peine plus jeune que le patron. Vêtue selon une mode frivole et légère, d'années fanées depuis longtemps. Trop maquillée pour pouvoir en être embellie, et dans une pose outrancière qui eût fait pouffer n'importe quelle péripatéticienne de métier. Une expression interrogatrice, à ma destination,achevait de la transformer en clown tragique : un sourcil noir froncé, l'autre haut perché, sur un fond d'une extrême pâleur, soulignés par des lèvres carmin, pincées. A mon hochement de tête dubitatif, elle rompit la pose, remontant lentement vers l'étage d'où s'échappait le jazz d'un phonographe, interrompu par le claquement sec d'une porte.
La fin de ma journée se passa en errance au-milieu des collines, me remémorant vaguement l'histoire légendaire de Saint Grandou, avant de reprendre la vieille micheline pour Bazarville.
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